Ateliers d'enfants conteurs à l’école primaire :

l'oralité du conte comme outil d'apprentissages et de socialisation

Introduction

Le conte se situe à la jonction de bien des domaines : issu de culture populaire mais souvent réécrit sous une forme « savante » ; vecteur de normes sociales mais porteur de symboles à forte résonance psychique et émotionnelle ; objet de tradition orale mais sauvegardé le plus souvent grâce à sa transcription écrite ; forme de structure stéréotypée mais porteuse de motifs symboliquement complexes ; discours initialement destiné aux adultes, mais aujourd’hui raconté principalement aux enfants ; récit dont les motifs sont constamment repris et déformés dans les albums, les dessins animés, les films pour enfants, mais qui garde pourtant des « noyaux de sens » irréductibles ; vestige du passé rural, mais qui persiste pourtant à parler dans un monde moderne et urbain ; sujet d’études approfondies de linguistes, ethnologues, pédagogues, thérapeutes, mais support d’imaginaire qui garde sa part de mystère.

Les veillées traditionnelles avec un conteur au coin du feu ont pratiquement disparu des campagnes françaises avec la révolution industrielle et l’exode rural. Cependant, à partir des années 70, des contes ont été à nouveau proposés au public dans une forme oralisée, sous l’impulsion, notamment, d’Henri Gougaud (2). En effet, des conteurs contemporains ont ré-extrait ces récits traditionnels des livres où ceux-ci avaient été retranscrits, ils les ont nourris de leur poésie personnelle et de leur univers émotionnel, pour les faire revivre en langue orale, hors de leur contexte rural initial. Cela a permis au public d’aujourd’hui de découvrir le pouvoir du conte (3), l’écoute particulière qu’il instaure, et le lien qu’il crée avec l’imaginaire. J’ai moi-même mesuré, en tant qu'auditrice, mais aussi en tant que conteuse depuis 1989, cette puissance de la parole conteuse, aussi bien avec des publics adultes que des publics plus jeunes.

C'est cette expérience du pouvoir du conte qui m'a incitée à utiliser les contes racontés (4) dans mon activité de professeure des écoles, et à mettre en place, dans mes classes de CP ou CP/CE1, différents projets pédagogiques à partir de ce support. Intuitivement, je me suis attachée à inviter mes élèves dans « l'espace foisonnant de l'univers des contes », « porteur et révélateur de cultures profondes, et de pouvoirs oniriques, et éthiques » (Jean, 1983, p.11-13), Ces moments de contes (5) me semblaient une respiration salutaire dans le déroulement de la journée de classe, que je laissais hors des champs pédagogiques d'explicitation, travail de texte, lecture, etc., évitant ainsi d’ « inféoder » ce support « à des activités perçues comme plus essentiellement pédagogiques », de le traiter comme « prétexte, non-texte, souvent non-dit mais lu » (Loiseau, 1992, p.11).

De 2010 à 2016 s'est construit un partenariat entre l’école George Sand, à Clermont-Ferrand, et la maison de quartier de Croix de Neyrat, dans le cadre du festival de contes : le « Qu’en dira-t-on ? » Cette collaboration a permis d’inviter des artistes, et notamment des conteurs, dans les classes des enseignants volontaires6, sur une douzaine de séances par an. Au fil du temps, ce type de projet s’est étendu à l’ensemble de l’école. Les enfants écoutaient donc des contes racontés d'année en année, de la maternelle au CM2. Ils participaient à des projets prenant appui sur ces racontées7 : spectacles vivants, vidéos, productions d’arts plastiques, etc.

Cette expérience a permis à l’équipe de notre école de vérifier la spécificité du conte oralisé comme outil d’apprentissages. En effet, outre l'intérêt puissant que ce type de récit suscite chez les élèves, nous avons pu observer que le fait de raconter des contes sans support mettait clairement les enfants dans une posture d'écoute différente de la lecture d'albums. D’une part, en l'absence d'illustration et de livre, le regard et les mains du conteur sont disponibles pour une communication directe avec son public. D'autre part, la langue utilisée dans ces moments de contes, bien qu'élaborée et décontextualisée, est cependant bien du registre oral, ce qui facilite l'écoute du récit.

Dans ces projets construits en partenariat avec des conteurs, il m'a rapidement semblé intéressant de donner à mes élèves la possibilité de rentrer dans l'oralité du conte, non plus seulement comme récepteurs, mais également comme locuteurs. Pour cela, la première idée a été de construire des spectacles sur la base d'un conte commun à la classe. Cette approche porte la richesse d'une pédagogie de projet, elle permet à chaque enfant d'avoir sa place dans un spectacle commun, et de prendre la parole en public. Toutefois, un spectacle faisant intervenir 25 élèves de façon relativement équitable n’offre à chacun qu'un temps de parole très restreint. Ce type de projet ne permet donc pas aux enfants d'entrer dans une « parole longue », ni d'expérimenter la posture de conteur.

J'ai donc tenté de concevoir des dispositifs conduisant mes élèves à raconter, seuls ou à deux ou trois, des contes qu'ils choisissaient dans un corpus entendu, prenant en charge, selon leurs capacités, une partie plus ou moins longue du récit. Ce travail aboutissait à des temps de contes offerts à d'autres classes ou aux familles, et/ou à des vidéos enregistrant les enfants en posture de conteur.

C’est à ce point de mes réflexions pédagogiques que j’ai assisté, en 2014, à la projection du film : « Au pays du conte » (Ena, 2013), au cinéma le Rio. Ce documentaire donne la parole à Suzy Platiel, ethno-linguiste et africaniste émérite du CNRS, dont les travaux mettent en avant l’importance des contes dans l’éducation chez les Sanan, population de culture orale d’Afrique de l’Ouest, des années 60. La chercheuse y expose ce qui étaye, selon elle, l'intérêt du conte comme « outil d'éducation » dans nos écoles.

Le film présente également des Ateliers d’enfants conteurs  mis en place notamment par le professeur de littérature Jean Christophe Gary en collège. Selon le témoignage de l’enseignant, le dispositif semble permettre une prise de parole des élèves qui résulte spontanément d’une écoute régulière de contes racontés. Outre des apprentissages langagiers proches de ceux que nous avons observés dans notre école, le film met en évidence une motivation nette des élèves à se plonger dans des livres pour y puiser de nouveaux répertoires. Plusieurs commentaires d’enseignants soulignent par ailleurs dans ce documentaire le pouvoir fortement socialisant et relationnellement apaisant de ces moments d’oralité vécus par leurs élèves.

Cette projection a suscité un vif intérêt chez des professeurs d’écoles des alentours de Clermont-Ferrand, très motivés pour tenter à leur tour cette expérience avec leurs élèves.

Cependant, les modalités de fonctionnement des  Ateliers d’enfants conteurs sont évoquées assez succinctement dans le documentaire « Au pays du conte », et elles ont été conçues pour des enfants de collège. Il était donc nécessaire, d’en préciser le cadre de réflexion et de les adapter à des enfants d'école maternelle et élémentaire.

De plus, les enseignants intéressés ne disposaient le plus souvent ni du répertoire nécessaire ni d’un savoir-faire suffisant de conteur pour s’engager dans des projets construits sur le conte oralisé. En effet, la pratique du conte raconté ne fait pas actuellement partie des contenus de la formation professionnelle des professeurs des écoles9, notamment en Auvergne. Toutefois, plusieurs conteuses professionnelles de la région de Clermont-Ferrand se sont intéressées à ce protocole et ont travaillé avec Suzie Platiel pour en affiner les conditions de mise en place en école primaire. Il était donc possible de les faire intervenir dans les classes. Mais les Ateliers d’enfants conteurs portent leurs fruits lorsqu’ils sont pratiqués de façon régulière, et sur la durée. Or les écoles ont rarement le budget nécessaire pour financer une intervention d’artiste sur une période suffisante. Il fallait donc réfléchir à l’instauration d’un relais, d’une passation entre le conteur et l’enseignant investi dans ce type de projet.

C’est pour lever ces obstacles que s’est créé, en mars 2017, le groupe de travail : Conte, outil d'éducation et d'humanité. Ce collectif associe une vingtaine de personnes : conteurs, enseignants, mais également thérapeutes et éducateurs qui travaillent ensemble, sous l’égide du Collectif Oralité Auvergne, et grâce à la coordination de Nathalie Thibur. Cette dernière est à la fois enseignante spécialisée et conteuse, et anime depuis plusieurs années des Ateliers d’enfants conteurs dans des écoles primaires de la région. Ce groupe se retrouve environ une fois par mois pour échanger sur ses réflexions et ses pratiques autour des Ateliers d’enfants conteurs. Il a également invité Suzie Platiel à accompagner son travail sur deux week-ends, l’un en mars, l’autre en juin 2017.

C’est en participant à ces rencontres de réflexion en parallèle avec mon année de Master de formation de formateurs en espace francophone, que j'ai décidé d'approfondir l’observation du dispositif des Ateliers d'enfants conteurs avec une posture de recherche. Il me paraissait en effet intéressant d’étudier les apports très spécifiques de l’instauration de ces moments de contes racontés, tant du point de vue des apprentissages que de celui de la socialisation. Il me semblait également important d’approfondir et de formaliser les intuitions et la réflexion du groupe : Conte, outil d'éducation et d'humanité, afin de proposer les axes d’une formation permettant aux enseignant/e/s de faire entrer les Ateliers d’enfants conteurs dans leur pratique.

J’ai pour cela amorcé un travail de bibliographie tout en observant et enregistrant les ateliers animés par Nathalie Thibur dans différentes écoles. J’ai également enregistré la poursuite de cette activité par une enseignante de Grande Section (GS)10 de maternelle, partageant avec elle une réflexion commune en amont et en aval de sa pratique. Suite à cette année d’échanges, de revue bibliographique et d’observations sur le terrain, il apparaît que la spécificité principale du conte raconté et du fonctionnement des Ateliers d’enfants conteurs est d’introduire de vrais temps d’oralité dans la classe. C’est donc autour de cette notion d’oralité du conte à l’école que se construira ma réflexion.

Ma problématique comportera quatre questions :

  1. Quelles sont les spécificités des apports de l'oralité du conte mise en jeu dans le cadre d’Ateliers d’enfants conteurs ?

  2. Quelles sont les modalités qui permettent l’instauration d’Ateliers d’enfants conteurs en école primaire ?

  3. Quels sont les gestes professionnels qui aident les élèves à accéder à la parole conteuse ?

  4. Quels sont les apprentissages spécifiques observés chez les élèves en lien avec cette oralité ?

 

Il me semble en effet intéressant d’utiliser la riche documentation audio-visuelle récoltée sur le terrain pour mener une analyse détaillée selon ces différents axes, aussi bien pour alimenter la réflexion des professionnels qui s’intéressent à ce dispositif, que pour servir de support à des investigations plus approfondies.

En premier lieu, il apparaît nécessaire de préciser le plus clairement possible les données théoriques et le processus d’expérimentation pédagogique qui ont permis d’aboutir à la conception des Ateliers d’enfants conteurs. Je décrirai donc en première partie les travaux de Mme Platiel et les projets pédagogiques qui en ont découlé.

Une deuxième partie permettra de préciser la notion d'oralité du conte et le contexte scolaire d’enseignement de l’oral dans lequel elle est appelée à prendre place. La conclusion de cette partie pourra prendre appui sur l’ensemble de la revue bibliographique pour répondre de façon théorique à la première question de ma problématique.

La troisième partie présentera et analysera les enregistrements de séances d’ Ateliers d’enfants conteurs mises en place par Nathalie Thibur en écoles primaires, afin de préciser les gestes professionnels qui permettent d’instaurer l’oralité du conte et qui facilitent la prise de parole par les enfants.

La quatrième partie s’appuiera sur le suivi de ces ateliers de fin mars à juillet 2017 dans une classe de Grande Section, pour étudier quels apprentissages particuliers cette oralité a permis d’observer chez les élèves en termes de socialisation et de maîtrise de langage.

Je m’inspirerai enfin, en conclusion, du travail collaboratif que j’ai menés avec l’enseignante de cette classe, et des échanges dans le groupe : Conte, outil d’éducation et d’humanité pour amorcer le cadre d'une formation des enseignants à ce dispositif.

Notes

1- Le catalogue Delarue et Ténèze (2002, p.37) note le déclin des veillées contées en France dès 1914, et se base essentiellement sur des collectes antérieures à la première guerre mondiale : « les contes que recueillent nos enquêteurs, dans la métropole au moins, proviennent le plus souvent de vieilles gens à la mémoire défaillante, et c’est une tradition en décomposition qu’ils enregistrent.» 

2- Henri Gougaud, avec l’émission « Marche ou rêve », sur France Inter, en 1976, a notamment contribué à l’émergence de néo-conteurs et de spectacles contés, en bonne partie destinés à des adultes.

3- Cette expression constitue le titre du livre de Sylvie Loiseau (1992), plaidant pour une utilisation des contes racontés en classe. « Le pouvoir des contes » de George Jean (1983), détaille à la fois l’origine, la structure, la portée symbolique et psychanalytique, et les utilisations pédagogiques possibles des contes.

4- Je désigne par ce terme, ainsi que par le terme « contes oralisés », les contes rendus à la langue orale, et revitalisés par le savoir-faire du conteur.

5- Je désigne par ce terme des moments de « contes racontés », sans support.

6- Le masculin générique est ici utilisé pour ne pas alourdir le texte. Mais les « enseignants » et « conteurs » engagés dans ce processus sont presque uniquement des femmes.

7- Je désigne par ce terme l’action de raconter ou le récit oral qui découle de cette action.

8- Le terme « Atelier d'enfants conteurs » désignera, dans la suite de ce mémoire, uniquement les dispositifs qui découlent des travaux de Mme Platiel, et qui se sont construits en lien avec elle.

9- Loiseau, (1992, p.9) déplorait déjà ce fait il y a vingt ans.

10- GS : Grande section. Enfants de 5-6 ans. Sur l’année scolaire X/Y, y sont inscrits les enfants ayant six ans pendant l’année civile Y. Les enfants de début d’année fêteront donc leurs 6 ans pendant l’année scolaire de GS, les autres en CP.

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